Extraits du livre "La lande perdue"

Chapitre I : Kerauter

 

 

Une épaisse brume montée du canal se mélange à celle des terres encore transpirantes. La terre fume, ce matin d’automne 1904. La veille, le soleil a chauffé abondamment La Lande. Les brins de paille, résidus de la dernière moisson semblent se consumer, comme des cendres de tabac. Avant même que l’Angélus n’ait été sonné, Job Le Bihan sort de sa ferme. La journée s’annonce longue.

Devant la porte, il s’impatiente. Son fils, Louis, tarde à venir. François est déjà là. Ils ont pris ensemble leur café, discuté du travail de la journée, du temps qu’il fait, de quelques banalités, en attendant Louis. Job est irrité, son ouvrier est déjà là et la journée se paie dès qu’elle est commencée, souvent au lever du jour.

François est un journalier qui loge dans un galetas, une chambre sommaire au grenier, le temps de son embauche, sur la ferme de Job. Il est employé aux travaux des champs et à toutes sortes d’autres tâches. Lorsque Job et les voisins veulent bien l’embaucher, il travaille à la journée, pour quelques francs. Il lui est arrivé, dans les périodes de disette, de mendier son pain. C’est un homme affable et courageux.

 

Job marche d’un pas nerveux vers le puits, au milieu de la cour. Il saisit le seau de bois cerclé de rubans de fer-blanc posé sur la margelle de pierre et le jette, accroché à sa corde, dans l’antre obscure où il se noie. Le claquement sec du seau à la surface de la nappe résonne sur les parois de pierre. La corde tendue se courbe brusquement entre l’anse et la poulie qui s’emballe. Le seau s’enfonce dans l’eau et se remplit. En tournant la main de fer, grinçante, il le remonte, par saccades, débordant un peu à chaque soubresaut. Puis il le porte à son cheval, un beau trait breton. D’un hochement de tête, d’une belle amplitude désordonnée, le cheval semble le remercier. Il prend le licol, accroché à une cheville de bois figée dans le vieux poteau de chêne à peine dégauchi. Puis il le bride, le conduit au pré et referme derrière lui la barrière de l’enclos. Il n’y a qu’un seul cheval à la ferme de Kerauter, ce n’est déjà pas si mal. Job en est fier. Tout le monde ici ne possède pas un cheval de trait.

 

Job s’impatiente, Louis n’est toujours pas sorti. Il s’avance vers la porte et l’ouvre d’un mouvement sec.

– Alors, Louis, que fais-tu ?

Louis, le fils de Job, a dix ans tout juste, depuis deux jours. Si la valeur n’attend pas le nombre des années, la vraie valeur que l’on reconnaisse ici, c’est le travail. Alors, dès qu’ils sont en âge de tenir une fourche ou une bride, les enfants deviennent des hommes. Ils prennent, selon la tradition, « le collier » autour du cou.

À la voix de son père, il devine son agacement. Il se lève de table, enfourne précipitamment la dernière bouchée de galette et accélère le pas, pour atténuer la réprimande.

– J’arrive, papa, je ne t’avais pas vu sortir.

– Hum, bon, tiens, prends ça !

Louis prend le râteau de bois que lui tend son père d’un geste vif.

– Que va-t-on faire ce matin ?

– Tu vas bien voir !

 

[…]

 

Chapitre III : Le temps des labours

 

 

La nuit passe, une nuit de pleine lune, la nuit des loups. Des loups qui rôdent encore, même s’ils sont beaucoup moins nombreux en cette fin de siècle. Désormais, d’autres loups sont dans le bourg, dans leurs grands manteaux noirs et leurs longues redingotes feutrées, à l’affût des plus faibles et des territoires à conquérir.

 

Les champs sont encore humides de la pluie d’hier. Comme la veille, la terre fume à la chaleur d’un soleil ardent. Job est sorti de bonne heure. Comme tous les matins, il fait boire son cheval, le harnache, lui passe le collier d’épaule et les sangles autour du cou. Ce matin, Job doit labourer un journal de terre. La terre a été rendue souple par les pluies de la veille, pas trop humide, juste comme il faut. Il a une vieille prairie à retourner pour y semer du froment. La terre, presque plane, est près de la ferme. Elle est entourée d’un talus au sud qui la sépare de la garenne et des genêts de La Lande, la dominant. Au nord, elle est longée par un chemin creux, descendant vers le canal. En face, vers l’ouest, elle est voisine de la terre de Fraboulet, au Bout de La Lande. Au loin, les collines de Kermadec se dessinent comme des mamelons déformant l’horizon. On aperçoit, à flanc de crête, le village de Kergall où les fumées des quelques cheminées se mélangent à la brume matinale.

Lorsqu’il entre dans le pré, Job attache son cheval au vieux chêne qui frotte la barrière de bois.

Avant la Grande Guerre, les charrues à brabants n’existaient pas. Ces charrues à socs pivotants permettront de repartir dans le sillon tracé.

 

Job n’a jamais retourné cette prairie, ajoutée au bail renouvelé cette année, à la saint-Michel, le 29 septembre.

Il doit métrer le pré avant de le labourer. Il traverse la largeur du champ, d’un pas régulier, les comptant un à un jusqu’à l’autre bout de la parcelle. Il plante un piquet de bois, face à la charrue, à l’autre coin de la terre, qui sera le repère pour tracer le sillon. À l’aboutissement du sillon, il fait le tour du lopin de terre et recommence en suivant le premier sillon. La journée passe ainsi, derrière le cheval, au rythme de son souffle et de ses arrêts pour boire au seau.

[…]

 

 

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